Jean-Luc Guionnet
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Le bruit de fond

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Moyennant quelques modifications, ce texte, que j’ai écrit entre 1995 et 1998, est celui d’une émission de radio (ACR, Atelier de Création Radiophonique, France Culture, 1998) produite en collaboration avec Éric La Casa.
Il a été publié dans "revue et corrigée" puis dans "la barque".


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LE BRUIT DE FOND

Cette masse indifférenciée comme perdue sur un fond de grisaille où la lumière n’a accès que par intermittence et semble même de jour en jour se faire plus rare, quel langage serait assez chargé de désir pour lui donner relief et couleur, à moins de recourir aux artifices d’une transfiguration mensongère ? — Louis-René des Forêts, “ Face à l’immémorable ”

La pratique du son, dès l’écoute, passe par le bruit de fond. L’écoute est, au sens propre, une prise au piège des sons : une remontée des sons, à la surface de l’écoute, depuis le fond de ce qui arrive à l’oreille. La question du bruit de fond est d’abord la question de ce fond. Le bruit de fond est-il le bruit du fond ou bien l’ensemble de tous les bruits renvoyés ou laissés au fond de l’écoute ?
D’emblée, le bruit de fond fonctionne avec la rumeur : si vraiment il y a du bruit de fond quelque part, il ne peut pas se constituer d’une somme de bruits reconnus pour leur formes ou leur causes physiques. La somme des formes fera le bruit de forme, celle des causes, le bruit de cause et ce sera la rumeur. Non, le bruit de fond est, dans le sonore, tout ce qui n’est pas cela.
Exactement, le bruit de fond n’est même pas le bruit de ou du fond, ce qui lui donnerait une cause et, par exemple, le ferait rumeur de ou du fond. Il est le fond sonore du sonore — parce que l’on pourrait aussi penser à un fond non sonore du sonore : une absence de sons, par exemple, un silence.
Comment dès lors pouvoir écouter pour lui-même le fond sonore du sonore ?
Si le bruit de fond est de l’ordre de l’audible, son écoute, l’attention portée sur lui risque de lui donner une forme voire une cause. C’est donc un mode d’écouter qui est aussi en jeu avec la question du bruit de fond, une écoute qui n’entendrait entre autre, ni les formes, ni les causes.
Comme une quête de ce que la pensée pressent et de ce que l’oreille entend parfois, toucher la matérialité d’un seuil, où le temps, hors de sa mesure, peut devenir ce qui se passe : être à l’écoute du bruit de fond c’est forcément sentir le temps qui passe dans ce qui arrive : la permanence de son passage. Une permanence qui au moment même d’une submersion dans le bruit, induit la présence à la fois abstraite et sentie d’un silence paradoxal. Le bruit de fond induit matériellement dans le cours de son écoute la permanence d’un silence qui n’est pas l’absence de son mais quelque chose comme le continuum temporel de ce qui nous arrive de l’étendue.
Moment où ce qui est une banalité logique ou pseudo-logique (“ le temps passe tout le temps ”), devient l’objet d’une quête pour la perception (c’est-à-dire la pensée).

Sinon charger de la présence de ce silence au cœur d’un bruit lui-même encerclé par la rumeur, c’est-à-dire d’un bruit de fond tout entier sous la "haute surveillance" de sa propre rumeur, il s’agit de faire que le texte puisse y amèner l’écoute...

Au lieu d’une chose qui se distingue d’autre chose, […] quelque chose qui se distingue — et pourtant ce dont il se distingue ne se distingue pas de lui. […] On dirait que le fond monte à la surface sans cesser d’être fond. — Gilles Deleuze, “ différence et répétition ”

… l’écoute d’une résonance est maintenant l’occasion de se laisser glisser dans ce bruit, le bruit dans lequel la résonance va s’exténuer tout en l’amenant à la surface de l’écoute : une résonance est un toboggan pour l’attention, en la suivant, l’attention prend un élan propre à lui faire embrasser ce que, sans cet élan, elle néglige sans même avoir à le calculer. Se laisser mener par une résonance revient à progressivement élever le silence à la consistance continue d’un bruit qui finit par devenir le temps et l’espace du sonore : l’espace-temps du sonore est sonore ; comme si le son contenait son propre milieu.
Quoi qu’il arrive une résonance aboutira toujours dans du son, et pas dans du rien ou du silence… et si ce bruit, ce bruit de fond est le plus faible qu’on puisse imaginer, alors c’est le corps qui prend le relais, c’est le fond sonore du corps qui remonte à la surface , mettant ainsi le corps aux écoutes de lui-même : la résonance est aussi un toboggan vers le dedans…

Le bruit de fond est le fond sonore du sonore, une sorte très particulière de lointain : lointain non seulement au sens concret de l’espace étendu (les sons qui viennent de loin), mais surtout au sens d’un temps et d’un espace sonore au-delà du pouvoir séparateur de l’ouïe, loin de ses possibilités de distinction tout en restant audible — le plus loin possible c’est-à-dire : encore audible. Le fond du sonore est un complexe aussi bien impliqué par les données physique de l’alentour (du proche jusqu’au lointain) que par le pouvoir séparateur de l’ouïe.
Ni fort ni faible, il est d’abord fait de la masse de tout ce qui dans le sonore n’intéresse pas l’écoute : n’intéresse pas l’écoute parce qu’elle ne différencie rien en lui et ne différencie rien parce que rien ne l’intéresse en lui — le bruit de fond n’est pas intéressant, ses raisons sont tant subjectivement compliquées que purement physiologiques — lointain complexe.

Le bruit de fond est une condition de l’écoute, il en est le milieu sonore c’est-à-dire le milieu perçu. Et comme condition, le bruit de fond est d’abord un flux sonore passant sous, entre, dans, parmi ce que l’oreille peut distinguer, ce qu’elle cible : entendre c’est recevoir ce flux et écouter, c’est être aux aguets dans une évolution que le bruit de fond conditionne de toute part. “ Bruit-de-fond ” nomme la masse fluide de ce qui arrive dès l’audition et de ce qui ne disparaît qu’avec elle, le continuum aussi bien de la présence à l’ouïe du sonore que du sonore lui-même.

Il n’y a pas de paysage sonore parce que le paysage suppose l’écart devant le visible. Il n’y a pas d’écart devant le sonore. — Pascal Quignard, “ La haine de la musique ”

L’écoute du bruit de fond se fait sans application possible du pouvoir séparateur, autrement dit : en l’absence de cible, mais selon une amplification de l’alerte. Le bruit de fond mène au point limite d’une alerte générale, d’une attention sourde. Raison inverse de l’absence de cible : il cause la propagation de l’attention dans le temps et l’espace sonore.

L’attention est toujours une intention, l’implication d’une décision dans ce qui arrive ; l’attention est liée à la distinction ou au moins à sa possibilité. L’écoute du bruit de fond commence précisément là, à partir de ce trouble de l’attention, prise entre l’impossibilité présente de toute distinction et sa possibilité à venir. Et quand l’attention cesse de se tendre vers une telle possibilité, non par lassitude, mais par l’instalation de cette tension dans la durée, la vigilance, l’alerte générale peut mener au seuil d’une absence d’attention, d’une surdité propre à l’indifférenciation, et à la continuité unitaire du bruit de fond dans sa présence à l’ouïe. Être à l’écoute du sonore est une forme de surdité.

[Il y a une] distinction entre l’attention qui se dirige sur les objets — qu’ils soient intérieurs ou extérieurs — et la vigilance qui s’absorbe dans le bruissement de l’être inévitable […]. Il n’y a plus de dehors ni de dedans. La vigilance est absolument vide d’objets. — Emmanuel Lévinas, “ De l’existence à l’existant ”

Le bruit de fond est perçu comme arrivant au corps. Il est perçu comme s’étant propagé jusqu’au corps au travers d’un milieu dont il porte l’empreinte quand il arrive. Il est toujours ce qui reste de cette propagation. Sans pouvoir en déterminer les causes matérielles, l’écoute reçoit le bruit de fond au gré de toute la profondeur du milieu de propagation — retards, détours et transformations qu’opère ce milieu, épaisseur de l’air, géographie, transport, architecture, voies d’eau...
Il arrive continûment à l’oreille, il est perçu venant jusqu’à toucher le corps tout en étant perçu comme venant d’ailleurs, et cela en arrivant de tout autour. Cette provenance tout azimut du bruit de fond, ce contact et ce continuum situent le corps dans l’espace en le coordonnant de toutes parts de toutes les distances parcourues par le bruit de fond. C’est que par ces distances, l’espace propre du bruit de fond, son étendue — l’étendue sonore — se rapporte à l’espace physique dans lequel le corps se situe matériellement. Autrement dit le bruit de fond perçu se rapporte à la position spécifique du corps dans l’espace physique c’est-à-dire l’étendue. La perception du bruit de fond signe donc la position du corps dans l’espace. Elle en implique la signature sonore.

De là, une généralisation possible de cette signature de l’étendue : chaque point de l’étendue, comme autant de points d’écoute possibles, est signée par un bruit de fond spécifique.

[…] Mon cœur et mon imagination perçait dans le brouillard, dans le gris. Tout était si gris. Je m’immobilisai, fasciné par la beauté dans cette non beauté, ensorcelé d’espoirs au sein de ces désespérances. Il me semblait qu’il m’était désormais impossible d’espérer quoi que ce fût. Puis il me sembla au contraire qu’un bonheur tendre et d’un charme indicible s’insinuait dans le paysage endeuillé, et je crus entendre des sons, mais tout était silencieux. […] — Robert Walser, “ le paysage ”

On dirait que le lieu d’un stop, un lieu quelconque de l’étendue, un organe, un corps, fixe l’espace en laissant filer le temps (avec le son).

La circularité du corps envers lui-même - circularité perçue dans le bruit de fond - en localisant le corps dans le sonore, permet, déclenche même (comme un processus se lance) un repérage du temps et de l’espace sonore. Comme si le lieu (du corps) était un filtre ne laissant passer que le temps c’est-à-dire : en stoppant le reste.

Exactement, c’est idiot, le temps n’a pas besoin du corps dans sa localité pour passer, c’est la qualification minimum du temps par le fond du sonore, fond comprenant le bouclage du corps sur lui-même, qui passe au filtre du lieu (c’est dire au filtre du corps). Pour le corps à l’écoute du bruit de fond, le temps passe autrement que le temps qui passe, il passe comme on dit passer au filtre, parce qu’il est (juste assez) qualifié par le continuum du bruit de fond, en retour, cette écoute situe le point d’écoute, localise le corps à l’écoute, le localise dans le temps et l’espace sonore, le signe.

Pour le sonore, le corps est une résistance en forme de boucle, une boucle donc une résistance.

l’espace
bute contre le temps
dans les
éboulis de la mémoire

Malcolm de Chazal, “ sens-magique ”

Une écoute du bruit de fond est une épreuve de la résistance de l’air au passage du sonore, à sa propagation et à la fois une épreuve de la résistance du corps au passage de l’air et à ce qu’il amène.

À l’écoute du bruit de fond, le corps, par sa forme, selon sa situation, a vent de ce qui l’entoure : les oreilles, comme les narines, se tendent dans le vent et les courants d’air, parce que c’est par l’évolution de l’atmosphère que ce qui arrive, leur arrive. Le vent qualifie l’étendue en se frottant sur le corps — sa forme.

Toujours cette colline isolée me fut chère,
Et cette haie qui, de tout côté,
Protège le regard de l’extrême horizon.
Mais immobile et contemplatif, voici dans ma pensée des espaces
Sans fin qui la dépassent, de surhumains
Silences, et la paix la plus profonde :
Je les forge ; peu s’en faut
Que le cœur n’y défaille. Et tandis que le vent
J’entends bruire parmi ces plantes, moi, cet
Infini silence à la voix proche
Je vais comparant ; et il me souviens de l’éternel
Et des saisons mortes, et de l’heure présente
Et vivante et de sa rumeur. Ainsi au travers
De cette immensité ma pensée se noie
Et le naufrage m’est doux dans cette mer.

Leopardi, “ L’infini ” — trad. Bruno Pinchard, in “ la raison dédoublée ”

Le milieu de propagation du bruit de fond se boucle dans la rumeur de l’étendue : la masse de ce milieu entoure le corps, le baigne, et baigne son alentour, pendant que la rumeur dont il permet l’arrivée au corps signe cette alentour, et y situe le corps pour lui-même, par l’écoute du bruit de fond le corps se met aussi à l’épreuve de la matière. Il se met à l’épreuve parce que ce qui lui arrive est l’empreinte ou l’épreuve, au sens où l’on parle d’épreuve photographique, de l’étendue traversée par le bruit de fond pour arriver jusqu’à lui. Tout ce qui rend audible le milieu de propagation, tout ce qui, audible, fait que ce milieu n’est pas transparent au passage du sonore, toute non-transparence participe de la signature du point d’écoute.

Le temps, c’est le plein, c’est-à-dire la forme inaltérable remplie par le changement. - Gilles Deleuze, “ l’image temps ”

Avec le bruit de fond le sonore est ramené à ce qui résiste en lui quand à la fois tout passe et rien ne se passe. L’écoute se porte sur le passage comme sur une qualification minimum du sonore : le son passe avec le temps et en retour, le bruit de fond qualifie ce passage du temps, c’est le temps qu’il qualifie, il le qualifie au minimum, juste assez, juste ce qui reste, un niveau zéro qui n’est pas rien : par le bruit de fond, le sonore qualifie le temps continuellement c’est-à-dire toujours juste assez pour que l’ouïe s’en aperçoive.

Quand on est à l’écoute du bruit de fond, on en apprend sur l’étendue, parce qu’on en apprend d’abord sur ce qui permet au bruit de fond d’arriver. On en apprend sur l’atmosphère, son évolution, son état, les mouvements de l’air, le temps qu’il fait, etc. et au travers de ces mouvements on en apprend sur l’état du reste de l’étendue, ni sonore, ni aérienne, ce qui se passe dans l’étendue, ce qui fait la surface de la terre, le relief, les matières qui font ses formes, le territoire à l’entour etc. ; tout cela venant toucher le corps avec le bruit de fond, par voie d’air. Le corps est aux nouvelles, aux nouvelles de l’étendue.

Ces nouvelles, que l’on voudraient au singulier, cette nouvelle, donc, est une rumeur de l’étendue à l’entour du point d’écoute, jusqu’au plus lointain horizon de la provenance du bruit de fond, une réponse à l’être aux écoutes, au corps attentif.

Depuis la première pulsation du monde je tournais sur moi-même je pensais comme une circonférence Intérieurement le barouf me fut toujours intolérable Je faisais chambre commune avec la monotonie Les sons me parvenais sans que je pusse les classer J’avais une peur bleue de l’espace Je n’insisterais pas sur la rigueur du parcours ni sur l’antipathie des soleils croisés à toute allure Cependant que des mouvements d’eaux d’algues d’herbes d’arbres de sables de fluides et d’ingrédients annonçaient qu’il naîtrait un corps de tout cela […]. - Henri Pichette “ Les Épiphanies ”

Toute signature est déjà rumeur, déjà pleine de sens, de nouvelles, le bruit de fond ne peut pas être la signature de quoi que ce soit : le bruit entendu comme épreuve de ce qu’il traverse est déjà rumeur.
Cette rumeur de l’étendue n’est donc pas le bruit de fond mais les nouvelles que le bruit de fond amène, mieux : elle n’est pas du sonore, mais résulte du contact du corps avec l’immensité sonore qui lui arrive, immensité sonore signant l’immensité spatiale. À la limite il faudrait parler d’un passage de l’étendue par le corps : avec cette rumeur, un peu de l’étendue passe par le corps.

Sans horizon, et avec la présence d’un fond complexifiant la plus grande proximité dans le plus grand éloignement, le bruit de fond qualifie aussi le fond du ciel en restant ouvert à l’infini, sans tréfond ni ailleurs, jusquau contact du corps.

Cette tension des oreilles dans le vent, ce fil à suivre du milieu, amène un souffle cosmique dans le moindre courant d’air.

J’aurai vécu dans le soleil. J’ai connu dans ce monde un bonheur infini. Certains soir, le bruit de la pluie me procurait une jouissance indicible car il était la chanson que faisait ma vie pour résonner dans les profondeurs du temps qui me donnait tout. - Joë Bousquet, “ Traduit du silence ”

L’atmosphère véhicule le bruit de fond qui véhicule la rumeur de l’étendue qui véhicule, des nouvelles de l’atmosphère. Le véhicule se confond avec le véhiculé parce que les flux de l’air et ceux du sonore s’entrelassent dans l’écoute. Dans le bruit de fond il y a des boucles partout, mais tout en lui n’est pas une boucle, de la même façon il y a en lui de la rumeur partout, pourtant tout en lui n’en est pas (logique monadologique de Leibniz : “ il y a de la vie partout, mais tout n’est pas en vie ”).

Tout se passe comme si le continuum du bruit de fond demandait, par la rumeur qu’il amène, à ce que l’étendue ait elle-même un milieu, un milieu de propagation même, et que ce milieu puisse être le temps juste assez qualifié. Comme si le temps était le milieu de l’espace et comme si le temps propageait l’espace en lui-même.

La résistance du milieu de propagation (le fait que la matière du milieu lui-même puisse se propager, prendre des formes dans le temps, évoluer) fait que le sonore impose à qui est aux écoutes de se faire dans le temps ce qu’est un lieu dans l’espace : un point duquel et auquel avance ce qui sent et ce qui est senti, l’observatoire d’un temps qui serait aussi bien le temps qui passe, que le temps qu’il fait.

Tel sera donc le son “ fade ” : son atténué, qui se retire, qu’on laisse le plus longtemps mourir. On l’entend encore mais à peine ; en étant de moins en moins perceptible, il rend d’autant plus sensible cet au-delà muet dans lequel il va s’abolir ; et c’est sa propre extinction, et son retour au grand Fonds indifférencié, qu’il nous fait écouter. - François Jullien, “ l’éloge de la fadeur ”

… alerte au détour de rien …
donc ...

Bien en-deçà,au-delà de la respiration ou des battements du cœur, qui arrive bien souvent comme tels, dans leurs décomptes et la particularité (rythmique) de leur source, le bruit de fond intérieur, quand il arrive, arrive encore une fois comme masse sourde indifférenciée, indénombrable, continue : le bruit de fond intérieur est une présence à l’ouïe de l’immensité sonore intérieure arrivant par le bruit de fond avec l’immensité sonore extérieure.

Puis il cessa de se demander quoi que ce fût, cessant en même temps de voir quoiqu’il s’efforçât de garder les yeux ouverts et de se tenir le plus droit possible sur sa selle tandis que l’espèce de vase sombre dans laquelle il lui semblait se mouvoir s’épaississait encore, et il fit noir tout à fait, et tout ce qu’il percevait maintenant c’était le bruit, le martellement monotone et multiple des sabots sur la route se répercutant, se multipliant (des centaines de milliers de sabots à présent) au point (comme le crépitement de la pluie) de s’effacer, se détruire lui-même, engendrant par sa continuité, son uniformité, comme une sorte de silence au deuxième degré, quelque chose de majestueux, monumental : le cheminement même du temps, c’est-à-dire invisible immatériel sans commencement ni fin ni repère, et au sein duquel il avait la sensation de se tenir, glacé, raide sur son cheval lui aussi invisible dans le noir… - Claude Simon, “ la route des flandres"

Ce silence au second degré, silence second, poserait un fond sur lequel le bruit de fond ne peut ni donner physiquement, ni se dérouler : un fond que le bruit de fond permet de concevoir, mais qu’il tire d’un dehors, de son dehors. Un fond, non sonore, duquel se sépare le bruit de fond en tant que temps et espace (du) sonore. Ce silence second, le bruit de fond l’indique à l’écoute et ce, quelle que soit son intensité et sa qualité. Hors du continuum sonore et sans passer par l’expérience d’une d’acoustique négative que pourrait sous-tendre cette fuite par le son hors du son, un silence continu arrive avec mais hors le bruit de fond.

Le bruit de fond induit dans le cours de son écoute la permanence d’un silence paradoxal qui n’est pas l’absence de son mais quelque chose comme le continuum de l’étendue matérielle d’un temps qui nous arrive.

L’ouverture appartient essentiellement à l’univocité. Aux distributions sédentaires de l’analogie, s’opposent les distributions nomades ou les anarchies couronnées dans l’univoque. Là, seulement, retentissent "Tout est égal !" et "Tout revient !" Mais le Tout est égal et le Tout revient ne peuvent se dire que là où l’extrême pointe de la différence est atteinte. Une seule et même voix pour tout le multiple aux mille voies, un seul et même Océan pour toute les gouttes, une seul clameur de l’Être pour tous les étants. A condition d’avoir atteint pour chaque étant, pour chaque goutte et dans chaque voie, l’état d’excès, c’est-à-dire la différence qui les déplace et les déguise, et les fait revenir, en tournant sur sa pointe mobile. - Gilles Deleuze, “ Différence et répétition ”

Le bruit de fond arrive en une fois, comme l’“ un ” sonore, et c’est l’“ un ” du sonore qu’une pichenette mentale transforme en un silence - mais peut-être tout “ un ” est-il une sorte de silence. L’un sonore, c’est le bruit de fond, l’un du sonore, est un silence - un silence paradoxal. Percevoir le sonore en un, c’est percevoir le bruit de fond, et retenir l’un comme qualité libre du sonore, c’est penser le silence. Comme si l’on parlait de silence en plein bruit pour dire que l’on pense. Précisément, c’est l’un du bruit qui est pensé, et de là, sans doute, l’un de quoi que ce soit qui peut être dit silencieux. Un silence non par absence de son, un silence d’abord par indiscernabilité, indifférenciation dans le bruit de fond, puis par inséparabilité de l’un — sans doute la présence d’un fond. On voit que ce silence est tout entier soutenu par la signature du point d’écoute. Ce par quoi le corps est coordonné, ce qui le situe dans l’espace aussi continument que lui vit dans l’étendue peut donc être silence en pensée, silence non comme une absence de pensée mais au contraire comme pensée du continuum qui arrive au corps en inducteur d’un silence dans la pensée.

— Si seulement je pouvais ne plus entendre cela, j’en serais bien soulagé.
— Quoi donc mon cher ?
— N’entendez-vous rien, n’entendez vous pas cette terrible voix qui crie tout autour de l’horizon et qu’on appelle d’habitude silence ? […] - Georg Büchner, “ Lenz ”

En espérant avoir évité au maximum le recours aux artifices d’une transfiguration mensongère...