Vêpres à la Vierge Bienheureuse

Stupidités et idioties, par JP Manganaro

par Jean-Paul Manganaro [extraits]


[…] En quoi consiste ce drame ? En lui-même, il est toujours extrême et virulent, comme cette multiplication des incompatibilités entre les actants dans les Vêpres […]. Mais ce n’est pas le radicalisme de la situation qui affole le drame ou le texte : Tarantino dépasse les statu quo des réalismes parce qu’il n’inscrit pas l’action dramatique dans une dialectique événementielle. Les personnages sont là, inondés d’histoires et de drames, dont le récit qu’ils en font échappe à tout historique d’ordre explicatif qui tendrait à fonder les principes d’une justice quelconque, édifiée sur des « ayants raison » et des « ayants tort ». De même qu’il ne s’agit nullement d’une morale du pessimisme ou du nihilisme.

Ce que Tarantino énonce est bien plus violent : l’Histoire, sa politique et sa société ont à tel point nié l’individu qu’elles l’ont conduit aujourd’hui à se nier directement lui-même, en personne, sans intermédiaires, à s’annihiler comme sujet et comme individu, comme protagoniste d’une action — fût-elle de scène —, à ne s’incarner ou s’excarner que comme corps de drame. […]

[…] Il ne reste plus que le drame, son incandescence, sa pureté : mais le drame aujourd’hui, étroitement lié à l’impossibilité des enjeux politiques et sociaux, c’est l’envasement du sujet et de l’individu dans la masse molle de la misère et de l’aumône que personne, d’ailleurs, ne rétribue plus. Il est crucial que l’élément référentiel contre lequel les personnages de Tarantino crient soit ce qui reste d’une morale de la charité, commune à l’église et aux partitions sociales et politiques, qu’elles soient au pouvoir ou pas. Une morale de l’aumône et de la résignation qui pousse, sans transiger, le sujet vers la prière imprécatoire comme dernière possibilité de résistance d’un moi brisé et perdu dans l’effarement et l’effroi.

[...] La chair se fait verbe : litanie, comptine, kyrielle, plainte, lamentation, complainte et hurlement tracent des lignes de dissipation et de fuite contre tous les régimes que s’attribue la référence institutionnelle, contre ses constructions qui ont fait de « l’homme moderne » cet héritier des serfs de la glèbe — de la plèbe, de toutes les « racailles » du monde — dont on nous fait croire, tous les jours, qu’ils sont une hantise du monde.

Jean-Paul Manganaro, traducteur du texte